LE DOSSIER DU MOIS
VOIX DES FRANÇAIS

La question turque et l'indépendance de l'Europe


Comme l’a démontré Henry de Lesquen, dans l’intervention qu’il a prononcé, le 5 mars dernier à Neuilly, l’adhésion de la Turquie ruinerait non seulement l’identité de l’Union européenne mais également, sa capacité à agir librement dans la sphère internationale.

On voit bien aujourd'hui, alors que les États-Unis se préparent à envahir l'Irak, malgré les réticences et les oppositions de leurs alliés, que ce qui est en jeu, dans la question turque, c'est d'abord l'indépendance de l'Europe.

Les États-Unis d'Amérique font plus que d'insister lourdement auprès de la Commission et des États membres de l'Union européenne pour que l'Europe s'élargisse à l'est jusqu'au Tigre et à l'Euphrate, donc pour qu'elle ait des frontières communes avec la Syrie, l'Irak et l'Iran : ils font tout pour nous l'imposer. Dans quel but ?

Bien sûr, il s'agit, pour les Américains, de récompenser un allié qui, jusqu'à une date récente, ne leur avait jamais manqué, et qui souhaite ardemment forcer la porte de l'Union européenne. Mais il s'agit de bien plus que cela.

L'entrée de la Turquie en Europe relève, pour les dirigeants américains, d'une vision géopolitique qu'ils partagent communément. Elle est énoncée sans ambiguïté par Zbigniew Brzezinski, ancien conseiller à la sécurité du président Carter, dans son livre Le grand Échiquier. L'Amérique et le reste du monde. L'auteur peut passer pour un modéré, par rapport aux "faucons" qui entourent le président Bush. Il affirme cependant : "En bref, pour les États-Unis, la définition d'une orientation géostratégique pour l'Eurasie exige d'abord de la clarté dans la méthode... Sur le fond, cette approche n'a de sens qu'autant qu'elle sert les intérêts de l'Amérique, c'est-à-dire, à court terme, le maintien de son statut de superpuissance planétaire... Dans la terminologie abrupte des empires du passé, les trois grands impératifs géostratégiques se résumeraient ainsi : éviter les collusions entre vassaux et les maintenir dans l'état de dépendance que justifie leur sécurité ; cultiver la docilité des sujets protégés ; empêcher les barbares de former des alliances offensives." (1) Les "barbares" sont, notamment, les Russes et les Chinois. Quant à nous, au cas où nous n'aurions pas compris, Z. Brzezinski précise : "Pour le dire sans détour, l'Europe de l'ouest reste dans une large mesure un protectorat américain et ses États rappellent ce qu'étaient jadis les vassaux et les tributaires des anciens empires." (2) La France et les autres États d'Europe occidentale sont donc au premier rang de ces "vassaux" ou "sujets protégés" dont il faut "cultiver la docilité" et le livre explique comment procéder, dans l'intérêt des États-Unis : "Par le biais de manœuvres politiques et de manipulation, dit encore Z. Brzezinski, on pourra... prévenir l'émergence d'une coalition hostile qui pourrait chercher à contester la suprématie des États-Unis..." (3)

La politique américaine doit avoir pour objectif, ajoute-t-il, de "maintenir la position dominante de l'Amérique pendant au moins une génération encore" (4). Au delà, l'empire américain laissera la place à un gouvernement mondial, car, selon Z. Brzezinski, "l'Amérique n'est... pas seulement la première puissance globale (c'est-à-dire mondiale), ce sera très probablement la dernière" (5). L'hégémonie américaine serait donc d'une nature différente de celles qui l'ont précédée, non seulement par son extension, qui est devenue mondiale depuis la fin de l'U.R.S.S., mais surtout en raison de sa mission, qui serait de mener l'Humanité au-delà de l'Histoire...
Z. Brzezinski exprime ici, à sa manière, l'idée fameuse de la "destinée manifeste" des États-Unis, qui est profondément ancrée dans la mentalité américaine depuis que John Sullivan l'a lancée en 1850. Le président Eisenhower pouvait dire ainsi : "Parmi les nations vouées à la justice et à la liberté, le destin nous a assigné le rôle de diriger les autres." (6). Et Richard Nixon de renchérir : "Dieu veut que l'Amérique dirige le monde." (7) Depuis l'arrivée des pèlerins du Mayflower, en 1620, les Américains ont le sentiment d'appartenir à un peuple élu, un nouvel Israël, et en concluent qu'ils sont appelés à dominer les autres. Ils ont tendance à croire que leurs intérêts se confondent avec ceux de l'Humanité tout entière et que c'est la divine Providence qui leur a confié la mission de diriger le monde. Dans la revue Foreign Policy, Robert Kagan affirme ainsi : "L'hégémonie bienveillante exercée par les États-Unis est bonne pour une vaste partie de la population mondiale." (8) Dans cette perspective, la souveraineté des nations n'a évidemment pas sa place... à l'exception, bien entendu, de celle de la nation impériale, les États-Unis eux-mêmes.
Dans le cas de la Turquie, Z. Brzezinski explique qu'elle doit être dans l'Union européenne pour asseoir l'influence américaine et pour bloquer toute velléité d'indépendance et de "découplage" de la part des pays européens. On a pu observer, tout récemment, sur la question de l'Irak, le rôle que les Américains voulaient faire jouer aux nouveaux adhérents. A leurs yeux, la Turquie aurait plus de poids que la Pologne ou l'Estonie pour relayer les intérêts américains, parce qu'elle a fort peu de choses en commun avec les nations européennes. Avec la Turquie, l'Europe deviendrait pour toujours un amas confus de peuples désunis, incapables de s'entendre sur rien et que les États-Unis n'auraient aucun mal à diriger de l'extérieur, en les opposant les uns aux autres. Diviser pour régner, divide ut imperare, la formule est aussi vieille que l'impérialisme.

Ainsi, l'Europe ne peut préserver son indépendance, donc la souveraineté des nations qui la constituent, si celles-ci ne participent pas d'une culture commune. Et, du reste, si la Turquie devait entrer en Europe, pourquoi pas demain l'Irak, lorsque le gouvernement fantoche installé par les Américains aurait donné à ce pays une vague façade démocratique ?...
L'Union de l'Europe a été constituée, en 1958, par six nations sœurs d'Europe occidentale. Si l'on veut qu'elle conserve une certaine cohérence, il ne faut pas qu'elle dépasse les limites que l'histoire lui a tracées à l'est, à l'orée du monde orthodoxe des Balkans, donc bien en deçà de l'Orient islamique, auquel appartient la Turquie. On peut déjà s'interroger sur la participation de la Grèce - qui n'est plus, depuis longtemps, celle de Périclès. Alors, la Turquie !
Il est vrai que la réforme réalisée par Mustapha Kemal au début du XXe siècle a en partie désislamisé la Turquie. Mais, en combattant les influences arabo-persanes, elle l'a réenracinée dans ses origines asiatiques (9). L'occidentalisation est superficielle, car le plus zélé des dictateurs n'a pas le pouvoir de changer l'âme d'un peuple.
Depuis leur apparition il y a bien des siècles au nord de l'actuelle Mongolie, les Turcs n'ont cessé de broyer dans leur progression les peuples qu'ils rencontraient sur leur passage (10). En 1915, ils ont écrit une des pages les plus atroces de l'histoire de l'humanité en organisant l'extermination des Arméniens, qu'ils ont chassés de leur patrie. Le peuple arménien nous est cher, car il constitue une enclave chrétienne dans l'Orient islamique et qu'il a développé, de longue date, une superbe civilisation. Les Français ont beaucoup d'affinités avec ce peuple : les églises d'Arménie ne font-elles pas penser à nos églises romanes ?

En 1915, il y a eu des centaines de milliers de morts, hommes, femmes et enfants, dans la communauté arménienne, un million et demi selon certains historiens. Or, les dirigeants et le peuple turcs n'ont jamais exprimé le moindre regret pour ce génocide. La diaspora arménienne, elle, n'a pas oublié. Et ce serait faire insulte aux Français d'origine arménienne que d'occulter ce drame qui les touche légitimement.

Il faut aussi savoir que la Turquie sera plus peuplée que l'Allemagne dans vingt ans. Or, la liberté de circulation ne s'applique pas seulement aux marchandises, dans le cadre du Marché Commun, elle concerne aussi les hommes, qui sont libres de s'installer dans tous les pays membres. Ce principe pourrait déjà soulever des difficultés entre nations culturellement proches (que dirait-on si un million d'Allemands venait habiter dans l'est de la France ?).. Il devient inacceptable quand on l'étend à un pays comme la Turquie, qui se situe à des années-lumière de notre culture occidentale.
Les Turcs, quelle que soit leur croyance (sunnites orthodoxes ou fidèles des confréries soufies, hérétiques alevis, athées ou agnostiques...), sont si fiers de leur identité ethnique qu'ils sont rebelles à toute assimilation, du moins lorsqu'ils se déplacent en masse. La présence d'une importante minorité turque est d'autant plus susceptible de devenir une menace pour la paix civile que ce peuple aux traditions militaires affirmées a la religion de la force ("turc" signifie "fort"), comme les Grecs de Chypre peuvent, aujourd'hui encore, le vérifier à leurs dépens.

Non, décidément, on ne peut que s'opposer à l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne, parce qu'elle mettrait en péril notre avenir commun.

Henry de Lesquen

(1), (2), (3), (4), (5) Zbigniew Brzezinsky, "Le grand échiquier, l'Amérique et le reste du monde", Bayard 1997.

(6), (7) Michel Bugnon-Mordant, "L'Amérique totalitaire. Les Etats-Unis et la maîtrise du monde." Favre, Lausanne 1997.

(8) Cité par Le Monde, 30 juin 1998.

(9) Ainsi, explique Claude Hagège, "Ataturk (Mustatpha Kemal) a voulu construire un vocabulaire turc moderne aussi éloigné que possible de la norme ottomane foisannant d'empruns arabo-persans, et il a demandé que l'on puisa notamment, pour cela, dans les langues turques parlées par les nomades de l'est." "Halte à la mort des langues", Odile Jacob, 2002, p.304.

(10) Cf. Jean-Paul Roux, Histoire des Turcs, Fayard, 1984.

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