LES LIMITES DE L'EUROPE

La Turquie doit-elle entrer dans l'Union européenne ? Les déclarations du président Giscard d'Estaing ont relancé le débat sur cette question controversée. Il n'est pas difficile, cependant, de se faire une opinion, pourvu que l'on garde un sou de bon sens...

L'Europe n'est pas qu'une zone de libre-échange

Si l'Europe n'était qu'une zone de libre-échange, on pourrait discuter des mérites de la candidature des Turcs. Après tout, il vaut sans doute mieux importer les articles produits chez eux par des ouvriers turcs que de faire venir ceux-ci chez nous... Mais la liberté de circulation ne s'applique pas seulement aux marchandises, dans le cadre du Marché Commun, elle concerne aussi les hommes, qui sont libres de s'installer dans tous les pays membres. Ce principe pourrait déjà soulever des difficultés entre nations culturellement proches (que dirait-on si un million d'Allemands venait habiter dans l'est de la France ?). Il devient inacceptable quand on l'étend à un pays comme la Turquie, qui se situe à des années-lumière de notre culture occidentale.
Il est vrai que la réforme réalisée par Atatürk au début du XXe siècle a en partie désislamisé la Turquie. Mais, en combattant les influences arabo-persanes, elle l'a réenracinée dans ses origines touraniennes, et donc asiatiques. L'occidentalisation est superficielle, car le plus zélé des dictateurs n'a pas le pouvoir de changer l'âme d'un peuple. Les Turcs, quelle que soit leur croyance (sunnites orthodoxes ou fidèles des confréries soufies, hérétiques alevis, athées ou agnostiques...), sont si fiers de leur identité ethnique qu'ils sont rebelles à toute assimilation, du moins lorsqu'ils se déplacent en masse. La présence d'une importante minorité turque est d'autant plus susceptible de devenir une menace pour la paix civile que ce peuple aux traditions militaires affirmées a la religion de la force ("turc" signifie "fort"), comme les Grecs de Chypre ont pu le vérifier à leurs dépens.
Il faut aussi savoir que la Turquie sera plus peuplée que l'Allemagne dans vingt ans, ce qui pourrait lui conférer une position prépondérante au sein des institutions européennes. Ainsi, que l'on soit favorable à l'Europe fédérale, comme Valéry Giscard d'Estaing, ou à l'Europe des nations, comme nous-même, on ne peut que s'opposer à l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne, parce qu'elle mettrait en péril notre avenir commun.

L'Europe ne doit pas dépasser les limites que l'histoire lui a tracées.

L'Union de l'Europe a été constituée, en 1958, par six nations sœurs d'Europe occidentale. Si l'on veut qu'elle conserve une certaine cohérence, il ne faut pas qu'elle dépasse les limites que l'histoire lui a tracées à l'Est, à l'orée du monde orthodoxe des Balkans, donc bien en deçà de l'Orient islamique, auquel appartient la Turquie. On peut déjà s'interroger sur la participation de la Grèce - qui n'est plus, depuis longtemps, celle de Périclès. Alors, la Turquie !

Henry de Lesquen
Président de Voix des Français Renaissance 95
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