DOSSIER
LE DOSSIER DU MOIS - VOIX DES FRANÇAIS

GÉNOCIDE ARMÉNIEN :
JUSTICE POUR

UN PEUPLE MARTYRE

Par Constance Rebat
Journaliste à l’Homme nouveau


Le 10 janvier dernier, le ministre danois des Affaires étrangères, Per Stig Moeller, a déclaré que le Danemark refusait de reconnaître le génocide arménien, provoquant la fureur de son allié, le Parti du peuple danois, qui dénonce « une peur de la Turquie et de l’islam ». Or, le génocide arménien correspond en tous points à la définition du terme forgé en 1948. Il est d’ailleurs reconnu par la France et la majorité des pays européens.

Ainsi, le Danemark ne reconnaîtra pas officiellement qu'un génocide a été commis en 1915 par l'Empire ottoman contre les Arméniens.Constance Rebat Selon le ministre danois des Affaires étrangères, Per Stig Moeller, qui s’exprimait à ce sujet le 10 janvier dernier, « il s'agit d'une question historique qu'on doit laisser aux historiens ». En revanche, pour Morten Messerschmidt, député du Parti du peuple danois (droite nationale), allié du gouvernement libéral-conservateur : « Il est regrettable que le gouvernement danois refuse de se joindre aux autres pays qui ont reconnu l'existence de ce génocide (N.D.L.R : une vingtaine). C'est comme s'il craignait les réactions de la Turquie. » Qu’en est-il de ce drame ?
La notion de génocide a été définie par une convention des Nations unies du 9 décembre 1948 : « Le génocide s’entend de l’un quelconque des actes ciaprès, commis dans l’intention de détruire en tout ou en partie un groupe national, ethnique, racial ou religieux ». Le nouveau Code pénal français donne une définition plus large : « Le fait, en exécution d’un plan concerté tendant à la destruction totale ou partielle d’un groupe national, ethnnique, racial, ou religieux, ou d’un groupe déterminé à partir de tout autre critère arbitraire. »
Les persécutions anti-arméniennes ont commencé dès le milieu du XIXe siècle et se sont activement poursuivies sous trois régimes. De 1915 à 1917, les Turcs déclenchent le premier génocide du XXe siècle… et refusent toujours de regarder leur histoire en face, près de cent ans après. Un obstacle de taille, alors qu’ils prétendent entrer dans l’Union européenne.
Les Arméniens sont, à la fin du XIXe siècle, directement victimes des troubles liés au lent écroulement de l’empire ottoman. D’autant plus que la Russie avance en Transcaucasie et annexe des terres peuplées d’Arméniens. Ces derniers constituent une minorité ethnique au sein de l’empire ottoman. Ils sont demeurés chrétiens, malgré huit siècles de pression islamique. Généralement bien éduqués et instruits, ils jouissent, chez eux ou dans le reste de l’empire, d’un statut social assez élevé : leurs élites dominent, avec les Grecs et les Juifs, la vie culturelle et l’économie de la Turquie. Face à la perte croissante de territoires, notamment dans les Balkans, et à l’explosion ethnique de son territoire, Ankara réagit par la force. Entre 1894 et 1896, le sultan Abdul Hamid II fait massacrer 300.000 Arméniens. Ce préalable donne au gouvernement turc l’idée d’une extermination rationnelle de cette population.
Dès 1909, le gouvernement Jeune Turc, au pouvoir depuis un an, organise l’éradication de 30.000 Arméniens perçus comme un obstacle au panturquisme et à l’islam. Le 24 avril 1915, cinq siècles de persécutions plus ou moins organisées s’achèvent par le génocide arménien. Talaat Pacha, ministre de l'intérieur et bientôt Grand vizir, envoie un télégramme codé aux Jeunes Turcs : « Le gouvernement a décidé de détruire tous les Arméniens résidant en Turquie. Il faut mettre fin à leur existence, aussi criminelles que soient les mesures à prendre. Il ne faut tenir compte ni de l'âge, ni du sexe. Les scrupules de conscience n'ont pas leur place ici. »
Une rescapée a raconté la fin de son village : « Les victimes furent jetées dans le feu, écorchées, découpées à la hache, enterrées vivantes, fusillées. On arracha les seins des femmes, certaines furent écartelées. On obligea les survivants à embrasser l’islam, tandis que les églises étaient transformées en mosquées. »
Le missionnaire dominicain Jacques Réthoré, qui a assisté au carnage, témoigne des déportations, viols et massacres de masse : « Les rares femmes épargnées virent leurs enfants vendus comme esclaves et leurs filles disparaître à jamais dans les harems des assassins de leurs pères ! »
Le génocide fit un million et demi de morts, soit 75 % de la population vivant à l’époque en Arménie turque. Toujours nié par la Turquie, le génocide arménien a été reconnu par l’ONU en 1985. En 2001, la France fut le premier pays à le reconnaître par une loi, suivie le 12 octobre 2006 par l’adoption d’un projet de loi sanctionnant sa négation.
Après la Grande Guerre, la toute jeune république d’Arménie, issue du démantèlement de l’empire ottoman, est partiellement envahie par les troupes de Mustapha Kémal. Entre 1920 et 1923, le nouvel Etat turc, qui a annexé le mont Ararat, terre symbolique de la naissance de l’Etat arménien, extermine encore des dizaines de milliers d’Arméniens.
Aujourd’hui, la diaspora arménienne présente la particularité d’être presque aussi nombreuse (4 millions de personnes) que la population de l’Arménie elle-même (5 millions d’habitants). Le génocide a provoqué le premier véritable exode. Entre 1915 et 1923, 500.000 rescapés fuient l’empire ottoman pour des cieux plus cléments : Amérique du Nord, Europe occidentale, Moyen-Orient...
Rapidement, les communautés éparpillées comprennent qu’elles ne retourneront pas dans leur patrie : dès 1927, le néologisme "spiurk", terme arménien désignant la diaspora, se répand dans les correspondances des exilés.
Après la Seconde Guerre mondiale, l’URSS encourage le retour, "nerkaght", pour appuyer ses revendications territoriales face à la Turquie. C’est un échec : en 1956, la France doit négocier le retour de "ses" Arméniens.
Aujourd’hui, les Arméniens se répartissent entre une diaspora dite "intérieure", correspondant aux populations de l’espace post-soviétique; et une diaspora "extérieure", descendant des rescapés du génocide et des vagues d’émigration liée au dégel de la Guerre froide.
Depuis l’indépendance, l’Arménie subit une hémorragie démographique : plus de 600.000 personnes ont rejoint la diaspora. En France, 500.000 Arméniens parfaitement assimilés depuis 1920, veillent toutefois à préserver leur identité en privé et à soutenir leur pays d’origine, financièrement et politiquement, au point d’en faire un concept : haïapahpanoum ("arménité").

A lire : La longue marche des Arméniens, de Laurence Ritter, Robert Laffont, 317 pages, 2007, 19 euros.

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